
Issue
N°12
Ultra Amorem
La photographe Madeleine Petit raconte son immersion d’un an parmi les ultras de l’Union Saint-Gilloise.

Issue
N°12
La photographe Madeleine Petit raconte son immersion d’un an parmi les ultras de l’Union Saint-Gilloise.
En 2022, la photographe Madeleine Petit s’immerge pendant un an parmi les ultras de l’Union Saint-Gilloise à Bruxelles. Entre déplacements, fumigènes et bières tièdes, elle documente la ferveur populaire d’un club à part.
À l’occasion de son exposition « Ultra Amorem » ( au-delà de l’amour en latin), présentée dès le 4 juin au Point Éphémère à Paris, Madeleine répond aux questions de NOFC.
Ce projet est né d'une envie de me surpasser personnellement, en testant mes limites en tant que photographe documentaire avec un projet sur un monde qui m'était totalement étranger, très fermé et principalement masculin. C'est à Courtrai, pour mon tout premier déplacement avec les ultras et les supporters, que je suis allée pour la première fois de ma vie dans un stade de foot. C'était un petit stade et un petit déplacement, et malgré mon stress d'y aller seule pour la première fois, j'ai trouvé l'ambiance complètement folle, je me suis tout de suite prise au jeu.
Mais pas tant pour le foot, plus pour l'ambiance, les tifos, les chants, toute la pyrotechnie, c'est complètement galvanisant. Sans le savoir, j'étais au cœur du kop, et quand ils ont cracké, ma chaussure gauche a pris feu, j'ai dû l'éteindre à mains nues.
Chez les ultras, y a un côté un peu meute de loups comme ça, très solidaire
Madeleine Petit
J'ai toujours regardé la Coupe du monde mais franchement rien de plus, je suis un peu une footix. Un pote supporter de l'ASSE m'avait parlé des ultras, et je m'étais dit que c'était quand même un milieu intéressant, qui correspondait bien aux sujets que j'aime traiter : les communautés en tous genres.
En vérité, j'ai toujours adoré le côté fédérateur du foot. Ça rassemble les gens, ça crée du lien social, l'aspect festif, l'émotion collective, je trouve ça aussi important que génial. Et d'autant plus chez les ultras, y a un côté un peu meute de loups comme ça, très solidaire.

Ce que j'ai assez vite compris, en fait, c'est que c'est un monde qui paraît assez anarchique de l'extérieur, mais qu'en fait c'est très codifié et qu'il faut apprendre à connaître les codes.
Avec la contrainte de l'anonymat, il a fallu que j'aille chercher dans les détails du quotidien des déplacements : les bâches, les drapeaux, les stickers, les numéros de bus écrits au Posca sur les mains, les joints fumés et les litres de Jupiler, les tatouages, les baskets Adidas.
Mais c'est un monde qu'on ne reconnaît pas si on ne s'y intéresse pas un peu. Du coup, j'avais aussi envie de montrer cet aspect-là. Y a toute une organisation derrière les déplacements, c'est un véritable investissement, c'est chronophage et ça demande une petite hiérarchie.
Après, je ne connais qu'un groupe d'ultras, et j'imagine que les fonctionnements diffèrent. Mais j'avais envie de montrer cet univers dans sa globalité et sa complexité, avec une sensation de proximité, pour que les gens accèdent à une autre image que celle, hyper péjorative, qu'on retrouve dans les médias mainstream.
C'est un projet qui a été hyper difficile pour moi au début, en vérité. C'était vraiment pas facile de s'intégrer, il y avait beaucoup de méfiance, j'étais très impressionnée. Je connaissais du taf un gars qui faisait partie des Bhoys et qui m'a un peu "cooptée". Mais il y avait quand même une forme d'hostilité au début, et lui, une fois qu'il m'avait fait la passe dé, il s'est tout de suite mis en retrait, je pense qu'il voulait pas être associé à moi.
Mais j'ai réussi à finir par être (relativement hein) acceptée parce que j'ai pas lâché l'affaire. Je venais tous les week-ends, tous les déplacements, je les voyais même parfois hors match. J'ai mis ma vie sociale de côté un peu à ce niveau-là. C'est carrément devenu un peu obsessionnel à un moment, je ne parlais que de ça, je prenais tout très à cœur, j'étais un peu à cran.
Mais ce premier temps long d'adaptation, où j'ai produit assez peu de photos finalement, m'a permis de pouvoir en faire des plus travaillées derrière. Sur un projet documentaire, je trouve que le lien social devrait passer avant les images, même si ça génère de la frustration chez le photographe. Et moi je suis plus à l'aise si la personne en face est aussi en paix avec le fait que je fasse des images. Ça se ressent d'ailleurs je trouve.
Parfois, y avait des journalistes qui comprenaient pas pourquoi moi je pouvais faire des photos tranquillement et eux se faisaient insulter dès qu'ils se rapprochaient du kop. Et j'avais envie de dire : bah ça, c'est six mois de taf, allez on se motive.
Et puis le fait d'être une femme, en fait, je pense que ça a joué à mon avantage finalement. Parce que je pense que si j'avais été un mec, il m'aurait fallu trois fois plus de temps. Je pense qu'on me percevait différemment, sûrement avec moins de méfiance, et puis ils étaient un peu indifférents à ma présence.
J'ai créé des liens plus forts avec certains d'entre eux, mais pour la plupart c'était cordial et rien de plus. Je leur partageais les photos que je faisais, ça leur plaisait bien aussi d'avoir des archives des tifos et tout. J'ai continué quand j'ai commencé à bosser pour le club. Je faisais des photos de la tribune quand ils craquaient et je leur envoyais le soir. Ça aussi a joué en ma faveur je pense.
J'ai réalisé mon projet en 2022, à un moment un peu particulier pour l'Union. Le club était en train de tourner la page d'une très longue période compliquée et retrouvait enfin sa place parmi les meilleures équipes du pays. On sentait déjà que la tribune était en train de changer. Le stade se remplissait de nouveaux visages, avec notamment pas mal d'habitants de Saint-Gilles qui venaient profiter de cette ambiance du dimanche après-midi devenue assez unique à Bruxelles.
Ce qui m'avait marqué, c'était le côté très familial de la tribune. On y voyait des supporters historiques, des familles, beaucoup de femmes qui venaient régulièrement au stade, mais aussi un nouveau public plus « bobo » de Saint-Gilles, attiré autant par l'identité du club que par les résultats sportifs. Ça donnait un mélange assez particulier, loin de l'image parfois caricaturale qu'on peut avoir des tribunes de football.
Il y avait aussi toute la dimension antifasciste et antiraciste qui fait partie de l'identité de l'Union depuis longtemps. On voyait encore des banderoles comme « AGAINST RACIST FOOTBALL », des drapeaux antifascistes et toute une série de références à ces valeurs dans les gradins. Quelques années plus tôt, il y avait eu une polémique autour de l'interdiction de certains slogans antifascistes dans le stade, ce qui avait provoqué beaucoup de réactions parce que beaucoup de supporters considéraient que ça faisait simplement partie de l'histoire et de l'identité du club.
Cela dit, à l'époque, j'avais aussi l'impression que cette dimension politique n'était pas forcément portée de la même manière par tout le monde. J'avais le sentiment qu'une partie des Union Bhoys avait tendance à se dépolitiser un peu, ou en tout cas à mettre davantage l'accent sur le soutien à l'équipe que sur l'affichage politique. Les références antifascistes me semblaient parfois davantage portées par certains groupes ou supporters particulièrement investis sur ces questions, alors qu'une bonne partie du public venait surtout pour le club, l'ambiance et le côté convivial du stade. C'était justement ce mélange qui rendait la tribune intéressante : entre les anciens, les nouveaux supporters, les familles, les ultras, l'héritage militant et le retour du succès sportif, on avait l'impression d'assister à une période de transition dans l'histoire de l'Union.
Sur ce groupe ultra spécifiquement, c'est difficile pour moi de tirer des conclusions définitives parce que c'était ma première, et probablement ma seule, immersion de ce type (même si j'aimerais beaucoup refaire un projet autour du football et des femmes, que ce soit du côté des supportrices ou de la pratique sportive. Donc si quelqu'un lit ça et aime bien mon travail, n'hésitez pas).
Ce qui m'a le plus surprise au début, c'est toute cette culture de l'anonymat. Le fait de devoir constamment cacher son identité, faire attention aux photos, aux réseaux sociaux, aux personnes extérieures au groupe. Ça crée forcément une certaine méfiance qui m'a parfois un peu déstabilisée.
J'ai aussi été marquée par la violence qui existe autour de certains groupes de supporters. Une violence qui, dans les situations auxquelles j'ai assisté ou dont on m'a parlé, venait souvent de groupes situés très à droite voire clairement fascisants. Je me souviens notamment d'un match où des supporters du Beerschot avaient tenté de monter sur le terrain pour envahir la tribune de l'Union et provoquer des affrontements. Il y avait aussi toutes ces histoires de supporters d'Anderlecht qui attendent dans les rues ou les parcs après les matchs pour agresser des Bhoys isolés et leur voler une écharpe ou du matériel du groupe. Il y a un côté presque "grand jeu", avec ses codes, ses rivalités et ses trophées, mais qui peut parfois prendre des proportions extrêmement violentes que j'ai toujours eu du mal à comprendre.
Ce qui m'a le plus surprise au début, c'est toute cette culture de l'anonymat. Le fait de devoir constamment cacher son identité, faire attention aux photos, aux réseaux sociaux, aux personnes extérieures au groupe.
Madeleine Petit
À l'inverse, ce qui m'a étonnée de manière très positive, c'était les écarts d'âge au sein du groupe. On y croise des adolescents, des étudiants, des trentenaires, des personnes beaucoup plus âgées. Ça donne finalement un côté très familial auquel je ne m'attendais pas forcément. J'ai aussi eu l'impression que le groupe ultra pouvait jouer un rôle social important pour certaines personnes. Pour certains, c'est un cercle d'amis, une routine, un lieu d'appartenance. Parfois même une forme de famille choisie quand la famille biologique est absente ou quand on se retrouve isolé. C'est probablement l'un des aspects les plus intéressants et les moins visibles de ce milieu.
Et puis pour finir, j’aimerais les remercier tous et toutes de m’avoir accueillie dans cet univers qui est si unique. Merci pour l’amour, pour la fumée, pour les chants, les câlins, les bières et les pleurs parfois. Merci de m’avoir acceptée et de m’avoir laissé capturer ça. Merci de m’avoir transmis cet amour : “Ne me demande pas pourquoi, l’amour ne s’explique pas”.
Madeleine Petit (2022)
ULTRA AMOREM : AU-DELÀ DE L’AMOUR
Du 04/06/2026 au 24/06/2026
Point Éphémère, 200 quai de Valmy, Paris

Le studio mancunien F37 revient sur l’évolution de la typographie football et les nouveaux territoires graphiques qu’il explore au quotidien.

Réédité fin 2024, Ragazzi di Stadio n'a rien perdu de sa puissance. Rencontre avec Marcella, la fille du regretté Daniele Segre.