
Issue
N°10
Ragazzi di stadio
Réédité fin 2024, Ragazzi di Stadio n'a rien perdu de sa puissance. Rencontre avec Marcella, la fille du regretté Daniele Segre.

Issue
N°10
Réédité fin 2024, Ragazzi di Stadio n'a rien perdu de sa puissance. Rencontre avec Marcella, la fille du regretté Daniele Segre.
Dans les années 1970, Daniele Segre était photo-journaliste. Il documentait les mouvements étudiants et ouvriers qui manifestaient pour leurs droits. En 1978, il lit sur un mur le slogan « Il potere deve essere bianco-nero » (“Le pouvoir doit être noir-et-blanc”) à la place du célèbre « Il potere deve essere operaio » (“Le pouvoir doit être ouvrier”). Il comprend alors que la question politique se déplace des places aux virages des stades.
C’est ainsi qu’est né Ragazzi di Stadio, un projet dans lequel Daniele s’immerge pendant deux ou trois ans en suivant les supporters dans leur trajectoire d’ultras, qu’il raconte d’abord à travers un projet photographique, devenu le livre Ragazzi di Stadio, puis un court-métrage et un long-métrage.
Ragazzi di Stadio ne cherche donc pas à parler du football lui-même, qu’on ne voit d’ailleurs jamais, mais des personnes derrière le supportérisme, celles qui font vibrer les virages. La caméra et l’appareil photo ne se tournent jamais vers le terrain, mais toujours vers les regards de ceux qui regardent, soutiennent et vivent ce sport.

Après la disparition de Daniele, nous avons décidé, presque instinctivement, de travailler ensemble à la réédition de ce livre. Ce travail nous a permis de vivre le deuil en engageant à la fois notre tête et notre cœur, en collaborant côte à côte, comme notre père nous y a toujours encouragés, tout en célébrant son œuvre comme nous n’aurions peut-être jamais pu le faire de son vivant.
Nous avons enrichi cette nouvelle édition avec des photos inédites issues de ses archives, et trois documentaires liés au projet accessibles via QR code. Nous voulions que ce livre rende hommage au caractère protéiforme de l’œuvre de Daniele, à toutes les nuances qu’il avait su capter dans le phénomène ultra.
Nous avons choisi de commencer par Ragazzi di Stadio, l’un de ses travaux les plus célèbres, car c’est aussi le premier documentaire d’enquête sur le monde ultra en Italie et en Europe. Ce projet constitue la première pierre d’un parcours photographique et cinématographique autour des questions sociales et des récits humains, qui caractériseront ensuite toute sa carrière et feront de lui un pionnier du cinéma du réel en Italie.
Pour nous, ce livre a une valeur profondément intime. Il est le fruit d’un travail collectif, cathartique et passionné, rendu possible grâce à notre famille, à nos collaborateurs, et à la maison d’édition ETS.
Dans les entretiens présents dans le livre, les jeunes racontent les codes esthétiques et de reconnaissance des différents groupes ultras. Les vêtements représentent une identité qu’ils ne quittent pas après le stade. Comme le dit Gianni : « Pour nous, aller au stade ne signifie pas faire les clowns, s’habiller d’une certaine manière et redevenir quelqu’un de respectable ensuite. Cela, c’est déjà être intégré au système. Nous, non : nous allons au stade comme nous nous habillons dans la rue, avec nos bérets rouges sur la tête, sans peur de personne. »
Et Marco ajoute dans un autre entretien : « Pour intégrer les ultras, c’était presque comme prêter serment, il fallait leur rester fidèle. Certains soirs, on décidait ça au stade, il fallait sortir habillé comme ils le souhaitaient : rangers, jeans, treillis camouflage, béret noir incliné sur le côté. »
Lors des vernissages, beaucoup de jeunes étaient habillés dans un style proche de celui qu’on voit dans les images de Daniele
Marcella Segre
La nouvelle édition du livre a attiré l’attention de nombreux groupes de jeunes qui ont accueilli le projet avec enthousiasme, organisant des expositions pour présenter le livre et les photos. Lors des vernissages, beaucoup étaient habillés dans un style proche de celui qu’on voit dans les images de Daniele. Nous avons réalisé à quel point ces photos ont influencé plus d’une génération.
Même si la quête identitaire n’est plus la même que celle documentée par Daniele, cela nous a surpris, et amusés, de voir certains styles ressurgir dans d’autres contextes, inspirés par des images d’une autre époque. Le style du Ragazzo di Stadio représentait la continuité des luttes politiques des années 60 et 70, et il ressurgit aujourd’hui dans certaines sous-cultures urbaines et alternatives.

Les personnes n’étaient pas habituées à être photographiées, ne connaissaient pas encore le média comme aujourd’hui, et se montraient donc avec beaucoup plus de sincérité
Marcella Segre
Le succès de Ragazzi di Stadio tient beaucoup au fait qu’il s’agit du premier projet racontant cette culture et ce type de personnages de l’intérieur, sans aucun jugement.
Les personnes n’étaient pas habituées à être photographiées, ne connaissaient pas encore le média comme aujourd’hui, et se montraient donc avec beaucoup plus de sincérité. Ils étaient fiers de ce qu’ils étaient, sans jouer un rôle ni adopter une posture, il s’agissait d’une véritable identité.
Daniele avait su établir une relation de confiance, les plaçant face à un objectif qui ne jugeait pas, mais révélait. Ragazzi di Stadio raconte une authenticité propre à cette époque : une jeunesse qui, avec ses contradictions, ses failles, ses ancrages sociaux et politiques, incarne un monde ultra qui a laissé une empreinte durable.


Nous avons décidé de republier ce livre parce que nous avons compris qu’au fil des années, l’édition originale de 1979 (publiée chez Mazzotta) était devenue une référence dans la mémoire visuelle des tifosi en Italie, mais aussi ailleurs. Le livre était devenu un objet culte pour les passionnés et les collectionneurs, introuvable en dehors de quelques exemplaires vendus à des prix exorbitants sur eBay.
Le succès de la réédition montre à quel point ces photos restent vivantes dans l’imaginaire collectif : même chez les supporters de clubs rivaux, l’ouvrage est reconnu comme une œuvre emblématique, parce qu’il raconte le mouvement ultra dans son ensemble, et non un club en particulier.
C’est aussi un témoignage d’un monde disparu. À l’époque, un billet coûtait 10 000 lires : un ouvrier de chez Fiat pouvait se permettre d’aller au stade. Aujourd’hui, c’est devenu un luxe. L’expérience elle-même a changé, tout comme la dimension politique, idéologique et collective qui existait dans les tribunes. Les clichés de Daniele, surtout les portraits, révèlent une intensité, une foi sincère, un regard habité par une passion rare, presque anachronique dans le football contemporain.
La réédition a largement dépassé nos attentes, surtout en termes d’accueil public, jeunes et moins jeunes confondus. Nous avons reçu beaucoup de messages chaleureux, des projections à guichets fermés lors du Festival du cinéma de Turin cette année, et une seconde impression lancée moins d’une semaine après la sortie.
Nous avons reçu des demandes d’expositions, de projections et d’interviews venues d’institutions comme le Musée du Cinéma de Turin, le MAXXI de Rome, mais aussi de collectifs jeunes et de pages Instagram très suivies, tournées vers la mode et la culture jeunes.
Les plus jeunes considèrent Ragazzi di Stadio de façon romantique : comme le livre était devenu introuvable, il avait acquis un statut mythique, représentant une époque révolue. Ils l’abordent comme une légende — souvent sans connaître les contradictions historiques qu’il relate. Nous sommes sincèrement touchés et très fiers que Daniele soit ainsi reconnu à travers l’un de ses travaux clés, et que ce projet trouve une résonance dans des cercles aussi divers.

Oui. Nous avons été profondément touchés par l’intérêt exprimé par des personnes aujourd’hui âgées de 50, 60, 70 ans, qui ont vécu cette époque et pour qui Ragazzi di Stadio est un véritable tournant. Beaucoup connaissent par cœur des passages du documentaire. D’autres sont venues avec leur propre photo, imprimée ou photocopiée, pour nous la montrer.
Il y a une grande fierté d’avoir été photographié dans ce livre, qui est devenu une sorte de manifeste, presque une bible pour les ultras.Faire partie de ce projet photographique et documentaire est une immense fierté pour ceux qui y ont pris part. Avant la réédition, nous ne savions pas à quel point ce projet avait marqué. Daniele le savait probablement… mais nous n’en avions pas encore mesuré l’ampleur.
Nous avons très envie de rendre Ragazzi di Stadio plus visible à l’international. Le nouveau livre a été salué dans de nombreux pays européens, à commencer par la France. Un très bel article de Pierre Adrien dans L’Équipe nous a particulièrement touchés.
Certaines photos ont été acquises par le MUCEM de Marseille, où il est aussi possible de consulter le livre à la bibliothèque du musée. Nous travaillons actuellement à une possible édition en langue française.
Depuis 1978, le parcours de Ragazzi di Stadio a été riche et inattendu, et nous espérons qu’il continuera de nous surprendre, de faire vivre le travail de Daniele, les personnes qu’il a photographiées, et cette époque unique.

Credits : Daniele Segre
Edizioni ETS
204 pages