
Issue
N°13
La vie secrète des mascottes
Designer de la Phryge pour Paris 2024, Joachim Roncin revient sur la fonction des mascottes et leur capacité à incarner bien plus qu’un simple événement sportif.

Issue
N°13
Designer de la Phryge pour Paris 2024, Joachim Roncin revient sur la fonction des mascottes et leur capacité à incarner bien plus qu’un simple événement sportif.
Je suis designer graphique depuis près de trente ans. J’ai travaillé dans la presse, créé plusieurs magazines, évolué dans l’événementiel, puis dirigé le design de Paris 2024. Cela m’a amené à travailler sur l’identité visuelle des Jeux, les médailles, la torche, la vasque ou encore les mascottes.
Aujourd’hui, je dirige mon agence, Fantôme, qui accompagne principalement des marques. Et forcément, depuis Paris 2024, le sport occupe une place de plus en plus importante dans mon travail.

Je me souviens parfaitement de ma première mascotte : Sam l’aigle, pour les JO de Los Angeles en 1984. Ma mère m’avait rapporté la peluche
Joachim Roncin
Une mascotte sert à créer un lien entre une marque, un événement ou une institution et son public. Elle humanise quelque chose qui ne l’est pas forcément à l’origine et incarne des valeurs.
L’un des exemples les plus célèbres est Bibendum, le bonhomme Michelin. C’est une figure qui représente la marque mais qui existe aussi comme personnage à part entière.
Aujourd’hui, les mascottes sont souvent pensées pour les enfants. C’est une façon de créer très tôt une connexion émotionnelle. Mais je pense qu’elles sont plus que de simples outils marketing. Elles deviennent des personnages auxquels on s’attache.
Je me souviens parfaitement de ma première mascotte. C’était Sam l’aigle, pour les Jeux olympiques de Los Angeles en 1984. Ma mère m’avait rapporté la peluche et, d’une certaine manière, c’est probablement par elle que je me suis intéressé aux Jeux.
Oui. En France, la mascotte est souvent perçue comme une simple image de marque. Aux États-Unis, elle existe davantage comme un personnage autonome.
Dans le sport américain notamment, la mascotte anime les foules, participe au spectacle et possède presque sa propre personnalité. C’est une culture que nous avons moins développée ici.














Le processus a été beaucoup plus complexe qu’on pourrait l’imaginer. Au départ, Paris 2024 a lancé un appel d’offres auprès de nombreuses agences. Beaucoup de propositions tournaient autour des symboles français les plus évidents : des coqs, des Tours Eiffel, des croissants, des gargouilles de Notre-Dame…
Puis l’idée du bonnet phrygien est apparue. Tout de suite, nous avons senti qu’il y avait quelque chose de fort. Cela représentait la France, mais aussi l’idée de liberté et de révolution. Une phrase revenait souvent dans nos discussions : « la révolution par le sport ». Le concept était là. Restait à inventer le personnage.
J’ai passé énormément de temps à dessiner, ajuster les proportions, trouver le bon regard, le bon sourire, le bon rouge. Chaque détail comptait. Ensuite, il a fallu rendre cette forme réelle. Un bonnet phrygien est normalement un morceau de tissu posé sur une tête. Là, il fallait lui donner un volume, une structure, imaginer son existence à 360 degrés.
Nous avons travaillé avec des spécialistes de la 3D afin de comprendre comment la forme fonctionnait sous tous les angles. Puis il a fallu créer les peluches, les figurines et enfin les costumes. Le costume a constitué un défi énorme. Il fallait faire entrer un humain à l’intérieur tout en conservant l’apparence du personnage. Nous avons réalisé une quinzaine de prototypes avant d’obtenir quelque chose de satisfaisant.
Pour la Phryge, la comparaison avec un clitoris est arrivée immédiatement. Ce qui est amusant, c’est que nous en avions déjà parlé en interne pendant sa conception
Joachim Roncin
gynécologue
On sait qu’elle va être jugée. Une mascotte est toujours comparée à celles qui l’ont précédée. Tout le monde a un avis. Certains vont l’aimer, d’autres la détester.
Pour la Phryge, la comparaison avec un clitoris est arrivée immédiatement. Ce qui est amusant, c’est que nous en avions déjà parlé en interne pendant sa conception. Je l’ai pris avec humour. J’avais répondu que si cela pouvait au moins permettre à certains hommes de savoir à quoi ressemble un clitoris, ce n’était pas une mauvaise chose.
Mais au fond, le plus important n’était pas là. La vraie question était : est-ce que les enfants allaient l’adopter Et la réponse a été immédiate. On a passé beaucoup de temps dans les écoles à présenter la mascotte et à apprendre aux enfants à la dessiner. Leur enthousiasme était incroyable. À partir de ce moment-là, j’ai compris qu’elle fonctionnait.


Parce qu’elles finissent par cristalliser un souvenir collectif. Prenons Footix. Lors de son lancement en 1998, elle a été énormément critiquée. Aujourd’hui, elle est devenue iconique.
Mais est-ce vraiment Footix qu’on aime ? Ou est-ce le souvenir de France 98, de la victoire, des émotions et de l’ambiance de cette période ? Je pense qu’une mascotte devient forte lorsqu’elle absorbe les émotions d’un événement.
Quand je vois Footix, je ne vois pas seulement un coq. Je revois Zidane, les matchs, les Champs-Élysées, les amis avec qui j’ai vécu cette Coupe du monde. Elle est devenue un réceptacle à souvenirs. C’est là sa véritable puissance.

Je crois qu’une mascotte réussie est souvent le reflet d’un événement réussi. Si l’événement est fort, sincère et fédérateur, la mascotte finira par être aimée. Si l’événement échoue, elle sera rejetée avec lui. Une mascotte n’existe jamais seule. Elle marche toujours aux côtés de ce qu’elle représente.
Et lorsqu’elle fonctionne vraiment, elle devient un objet de transmission. Les enfants qui grandissent avec une mascotte transmettront un jour ce souvenir à leurs propres enfants, exactement comme certains racontent aujourd’hui leurs souvenirs de Footix ou des Jeux olympiques de Los Angeles 1984.
Au fond, c’est peut-être ça le rôle d’une mascotte : transformer un événement éphémère en souvenir durable.
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