
Issue
N°11
F37 : Typographier le football
Le studio mancunien F37 revient sur l’évolution de la typographie football et les nouveaux territoires graphiques qu’il explore au quotidien.

Issue
N°11
Le studio mancunien F37 revient sur l’évolution de la typographie football et les nouveaux territoires graphiques qu’il explore au quotidien.
Entre culture populaire, héritage des maillots et systèmes typographiques contemporains, F37 s’est imposé comme l’un des studios qui comptent dans le design football. Nous avons rencontré Rick Banks, fondateur et directeur créatif de F37, et le type designer Ryan Hellyer Williamson. Ils reviennent sur l’évolution de la typographie football et l’avenir graphique du football.
Rick :
F37 est une fonderie typographique indépendante. Nous concevons et distribuons nos propres fontes, tout en développant également des caractères sur mesure pour des marques.
Concernant le football, c’est moins une affaire professionnelle qu’une partie intégrante de la vie. Je supporte Bolton Wanderers, ce qui dit probablement tout ce qu’il faut savoir.
De plus en plus de clubs comprennent l’importance d’avoir une identité typographique distinctive
Rick Banks
Fondateur et directeur créatif de F37
Rick :
Les années 90 étaient fortement influencées par les lettrages de la NFL aux États-Unis. C’était plus fonctionnel, moins “designé”, parfois un peu maladroit, avec des règles typographiques souvent transgressées, comme étirer les caractères pour remplir l’espace. Mais avec le recul, c’est aussi ce qui fait le charme de cette époque. L’objectif était simplement que cela fonctionne.
Dans les années 2000, les choses sont devenues plus raffinées et systématisées. On a commencé à voir apparaître des typographies cohérentes à l’échelle des ligues, ainsi qu’une volonté de produire des designs plus propres.
Pour moi, l’âge d’or se situe probablement entre le milieu des années 2000 et le début des années 2010, lorsque de nombreux designers reconnus ont commencé à être impliqués. C’est là qu’on voit émerger des approches plus réfléchies et créatives.
Aujourd’hui, c’est encore un mélange. Il y a des projets très solides et d’autres moins réussis, mais de plus en plus de clubs comprennent l’importance d’avoir une identité typographique distinctive. Des clubs comme Chelsea FC ou Tottenham, avec lesquels nous avons récemment travaillé, en sont de bons exemples. Et d’autres projets de ce type arrivent, même si nous ne pouvons pas encore en parler.
Ryan :
Contrairement à la plupart des entreprises, les clubs de football sont des marques auxquelles les gens sont émotionnellement très attachés. Les supporters s’investissent énormément dans la manière dont une identité évolue et dans ce qu’elle raconte d’eux.
Nous aimons souvent nous appuyer sur l’histoire du club, son architecture emblématique ou certains éléments visuels familiers afin d’aider les supporters à adhérer à la nouvelle identité. Et comme la plupart des clubs ont plus de cent ans d’existence, il y a généralement énormément de matière dans laquelle puiser.

Ryan :
La collaboration avec Uncommon a été essentielle dans ce rebranding. Ensemble, nous avons cherché à faire passer Chelsea du statut de club de football à celui d’icône londonienne globale.
Le choix d’une approche centrée sur le serif était risqué, mais aussi audacieux et courageux. Une grande partie du paysage typographique du football est agressif, démonstratif et dominé par le sans serif. Le fait d’assumer un serif à fort contraste a permis à Chelsea de se démarquer immédiatement.
Ryan :
Le lion du blason de Chelsea était au cœur du rebranding. Il était essentiel de créer un style héroïque, à la fois élégant et incisif, capable de refléter ce symbole. Nous avons travaillé cela à travers des empattements allongés et délicats, un fort contraste et des arêtes très nettes.
Comme nous avons conçu quatre styles distincts pour Chelsea, Sharp pour l’affichage, Serif pour les titres, Flared pour le texte courant et Sans pour les légendes, nous devions nous assurer que l’identité construite dans le style Sharp reste perceptible quelle que soit la taille ou l’utilisation.
Enfin, traduire tous ces éléments très centrés sur l’alphabet latin vers l’arabe a représenté un défi délicat. Notre designer arabe interne a fait un travail remarquable pour retrouver le même esprit sans tomber dans une simple imitation des formes latines.

La typographie football doit pouvoir être portée, ressentie, vue et lue à voix haute
Ryan Hellyer Williamson
Type designer, F37
Ryan :
Une typographie sur mesure aussi complète que celle de Chelsea doit imprégner toute la marque. Des maillots aux panneaux publicitaires en passant par les billets, la typographie football doit pouvoir être portée, ressentie, vue et lue à voix haute.
Ryan :
Concevoir des numéros de maillot permet davantage d’expérimentation graphique que purement typographique. Pour Chelsea, nous avons créé un serif condensé destiné aux maillots, ce qui reste assez rare et audacieux dans un univers dominé par les sans serif.
Rick :
Les chiffres ont toujours été un terrain d’expérimentation. Ils doivent rester lisibles sous de nombreux angles et à différentes distances, mais au-delà de cela, il y a souvent plus de liberté. On peut davantage pousser le brief et aller vers quelque chose de vraiment distinctif.
C’est souvent là que l’on peut créer quelque chose de mémorable. Un bon exemple est le lettrage de maillot que nous avons conçu pour la Major League Soccer, inspiré du triangle de Penrose.

Ryan :
Le futur n’est pas encore défini. Une innovation à laquelle nous sommes fiers d’avoir contribué est l’utilisation des fontes variables pour les noms au dos des maillots.
Traditionnellement, lorsqu’un joueur possède un nom long, les caractères sont compressés ou remplacés par une version condensée unique. Grâce aux fontes variables, nous avons permis aux clubs et aux ligues d’ajuster précisément la largeur de chaque nom.
Ryan :
Je ne pense pas que cela ait atteint un niveau “extrême”. Pour les supporters, les typographes, les graphistes et tous ceux qui apprécient une diversité visuelle forte, le fait que chaque équipe possède une identité distinctive est une évolution positive.
Rick :
Il est difficile de définir une typographie “idéale”, parce que chaque brief est différent. Pour moi, tout repose avant tout sur la force de l’idée.
Certains des meilleurs exemples viennent précisément de là, comme Puma Gaffer de GBH (2012) ou mon préféré personnel : le lettrage rouge bicolore du maillot de l’Angleterre pour l’Euro 2012. Baptisée Vaughton, cette typographie conçue par Paul Barnes pour Commercial Type faisait écho au liseré du col du maillot.
Ce que j’aime dans la typographie football, c’est justement sa diversité. Il n’existe pas de bonne réponse unique. Chaque club, chaque ligue et chaque culture apporte quelque chose de singulier.
Donc si je devais définir un idéal, ce serait cette variété créative et la capacité à produire quelque chose de véritablement mémorable.

Rick :
Je n’ai pas de club ou de sélection précis en tête, mais j’aimerais voir certaines marques moins connues, en dehors de Nike ou Adidas, produire des projets plus ambitieux avec des studios de design spécialisés et reconnus.
Cela permettrait probablement de voir émerger des travaux typographiques vraiment mémorables, réfléchis et distinctifs.
Rick :
Notre approche reste la même sur tous les projets : un bon design repose sur une idée forte. C’est ce qui le rend mémorable et lui permet d’enrichir le paysage visuel. Nous appliquons cette philosophie au football exactement comme nous le faisons pour tout le reste.

Comment être complet sans évoquer la véritable bible créée par F37. Avec Football Type 2, le studio signe l’un des ouvrages les plus importants jamais consacrés à la typographie football. Bien plus qu’un livre d’archives, c’est une plongée dans l’histoire visuelle du ballon rond.
Disponible sur : f37.studio