
Issue
N°5
Buvettes
La bouffe de stade par l’œil de Guillaume Blot.

Issue
N°5
La bouffe de stade par l’œil de Guillaume Blot.
Disons que j’aime passer du temps dans des univers qui ne sont pas forcément médiatisés, en tout cas peu mis en lumière dans les médias ou dans les livres. Mon idée, c’est de raconter des histoires en m’immergeant dans ces lieux de vie. Je travaille en couleur, et à travers les petites histoires que j’entends et que je relaye, j’essaie de documenter une époque, celle des salons de coiffure, des bars ou des buvettes.
Il y a aussi quelque chose de très personnel : j’aime profondément ces lieux. C’est un vrai bonheur d’y rencontrer des gens. Ce sont parfois des espaces de sociabilité parmi les derniers encore debout. Des endroits essentiels, presque des points de repère, des ronds-points humains, en quelque sorte, pour beaucoup de personnes. Et au-delà du moment passé, toujours riche humainement, il y a ce côté hyper fort de devenir témoin. Témoin de lieux qui sont, à mes yeux, cruciaux pour beaucoup d’entre nous.

Pas là uniquement pour boire un café ou manger une tête de veau
Je dirais une approche immersive, mais douce. Notamment dans les bars et les restaurants routiers, où je ne sortais jamais l’appareil photo avant une bonne demi-heure.
J’arrivais d’abord comme un client lambda. Je m’installais au comptoir ou à table, et je discutais assez naturellement avec les personnes autour de moi. Dans ces lieux-là, il y a une forme d’ouverture : le comptoir crée presque une autorisation implicite à entrer en conversation avec les autres. C’est aussi ça, la magie de ces espaces.
Je m’intéressais au quotidien des gens, aux échanges simples. Et à un moment donné, je me dévoilais davantage, avec ma casquette de photographe. J’expliquais que je n’étais pas là uniquement pour boire un café ou manger une tête de veau, mais avec l’envie de raconter quelque chose. À partir de là, je sortais l’appareil, et je leur demandais si elles ou ils étaient OK pour réaliser un portrait, et raconter un pan de leur lien avec le lieu.
J’aime beaucoup le flash parce qu’il permet de rehausser les couleurs, de mettre en lumière, sans jeu de mots, les sujets et les lieux. Il donne une présence très particulière aux images.
Il y a aussi un aspect plus pratique : dans beaucoup de ces endroits, la lumière est compliquée. On est souvent face à des néons, des éclairages assez durs ou mal répartis. Le flash me permet justement de m’affranchir de ces contraintes et de rester assez libre dans ma manière de photographier. Ça me donne une forme d’indépendance vis-à-vis de l’environnement, tout en renforçant l’esthétique que je cherche.

C’est un projet né à la croisée de plusieurs choses, à la sortie de mes études et d'une expérience au Guide Fooding, où je travaillais dans la communication autour des restaurants. C’était aussi la dernière année où je pouvais profiter de facilités de transport -mon père est cheminot- donc j’y ai vu l’occasion de faire un tour de France en train.
J’ai toujours été attiré par les ambiances d’avant-match. Supporter du FC Nantes, j’allais enfant au Stade de la Beaujoire avec mon père. J’avais envie de retrouver ces atmosphères ailleurs.
Je suis donc parti voir une dizaine de stades, avec l’idée de raconter -d’abord en texte- trois buvettes par lieu. La photo est venue ensuite, presque naturellement. J’ai vite compris que les deux se répondaient.
Les maillots constituent une grammaire graphique incroyable
J’ai grandi avec un père supporter du FC Nantes, qui m’emmenait très jeune à la Beaujoire. C’est devenu une manière de créer du lien entre nous, et ça l’est toujours aujourd’hui. On continue à échanger, à se partager les scores, les analyses, les petits messages du lundi matin… même si, en ce moment, c’est parfois un peu compliqué.
C’est un sport qui m’a procuré énormément d’émotions, et ça reste vrai aujourd’hui. Je pense par exemple au Mondial 2018. Cet été-là était assez fou, avec une joie collective très forte. Ce sont des sensations assez uniques, qui restent. Tout ça cohabite : le lien familial, la pratique, les émotions.
Et puis, il y a aussi une dimension esthétique. La culture football m’a toujours attiré visuellement. Les maillots, notamment, constituent une forme de grammaire graphique incroyable. Quand j’étais plus jeune, j’étais très attaché à mes maillots du FC Nantes. J’aimais aussi beaucoup le Portugal, notamment à travers Luís Figo, qui était une vraie idole pour moi. Porter ces maillots, c’était déjà une manière de s’identifier, de projeter quelque chose. Aujourd’hui encore, je garde un œil sur ce qui se fait.

À l’époque, ça aurait pu s’appeler Snack de stade, mais je trouvais ça un peu long. Friterie, c’était peut-être trop réducteur, même si ça faisait partie de ces lieux. Le mot buvette, lui, me plaisait pour plusieurs raisons. Déjà, même s’il dépasse le cadre du sport, j’aimais bien le fait de le rattacher à cet univers. Il a un côté très “terrain”, très familier.
C’est un peu comme quand je parle de “rade” ou de “restaurant routier” : ce sont des mots simples, presque bruts, qui appartiennent à un langage du quotidien. Un langage commun, populaire. Il y a quelque chose de très direct là-dedans, presque comme une forme de tutoiement. La buvette, ce n’est pas seulement l’endroit où tu manges ou tu bois, c’est surtout un lieu de rassemblement.
Il y avait évidemment les clubs emblématiques, les grandes places du football. Mais aussi tout un aspect régional, notamment culinaire. Par exemple, dans le Nord, je m’attendais, assez intuitivement, à trouver une culture très forte autour de la frite. En Bretagne, à Rennes, il y avait la galette-saucisse. Il y avait aussi Évian Thonon Gaillard, qui jouait en Ligue 1 en 2015, où tu pouvais trouver du vin chaud.
Dans le sud, à Nice ou à Marseille, il y avait toute une culture autour de la pizza, notamment avec les camions, quelque chose de très ancré localement, presque une identité en soi. Je suis aussi passé par Lyon, qui est une capitale de la gastronomie, pour voir comment cette culture se traduisait dans un contexte de stade.
Et puis il y avait aussi des trouvailles plus inattendues. Par exemple, au Parc des Princes, j’avais été marqué par les “saucisses de Saint-Jean”. C’était une sorte de buvette installée devant une église, tenue par une paroisse. Ce qui m’avait frappé, c’était le contraste : tu avais les prix des sandwichs affichés… et juste à côté, le psaume du jour. Les ventes servaient à financer les activités de l’église. C’était assez surréaliste.








À l’intérieur, tout est beaucoup plus standardisé, presque aseptisé. On retrouve souvent les mêmes enseignes, les mêmes offres, une forme de restauration très cadrée, très “corporate”. Mais ce qui m’intéressait le plus, c’était justement l’extérieur du stade, il y a beaucoup plus de diversité, quelque chose de plus vivant, de plus populaire.
Totalement, les abords du stade, l’avant-match, c’est un moment assez détendu. Les gens sont souvent en groupe, entre amis, en duo, déjà dans une posture de supporters, avec leurs tenues, leurs habitudes. Ils sont généralement contents qu’on s’intéresse à eux, qu’on raconte un peu leur passion, leur rituel. Ils sont assez accessibles, surtout parce qu’ils ont du temps. Il y a quelque chose d’assez spontané : ils voient souvent la photo comme un souvenir. Il y a une forme de fierté à montrer leur club, leur moment.
Ces images sollicitent presque tous les sens. Elles sont presque “synesthésiques”

Il y a un côté très brut, très vivant. Des plats pleins de sauce, une barquette de frites qui tombe par terre, des pintes qui s’entrechoquent…
C’est une esthétique du réel, parfois un peu grinçante, mais justement très sincère. Et en même temps, c’est extrêmement coloré, très vif. Ce que j’aime, c’est que ces images sollicitent presque tous les sens. Elles sont presque “synesthésiques” : tu peux sentir l’odeur de la merguez, entendre le bruit du groupe électrogène, ou le speaker qui annonce les compositions. Ce sont des images très chargées, qui réveillent des souvenirs chez ceux qui les regardent.
Oui, complètement. Je me souviens par exemple d’un match entre Étoile rouge de Belgrade et Partizan Belgrade. L’ambiance était complètement folle. J’avais regardé ce qui se passait autour du stade, ce que les gens mangeaient, et j’avais pris quelques photos, ça m’avait beaucoup plu. C’est un sujet incroyablement riche. L’Angleterre, évidemment, est un terrain de jeu évident pour ça.
Après, ça fait maintenant une dizaine d’années que je voyage beaucoup en van, et j’ai aussi développé une vraie attention au local, à ce qui est proche. Il y a quelque chose de très fort à creuser un territoire en profondeur. Mais en parallèle, développer ce type de projet à l’étranger, faire des déclinaisons, c’est très excitant. Il y a encore énormément de choses à explorer.
Photos : Guillaume Blot - Buvettes, 2015