
Issue
N°17
Stadiums of war
Sauver la mémoire du football ukrainien à travers ses stades.

Issue
N°17
Sauver la mémoire du football ukrainien à travers ses stades.
Depuis de longues années, Ostap Sip photographie les stades ukrainiens touchés par la guerre. Il documente leur destruction, mais aussi leur histoire, et bien sûr la mémoire collective qu’ils portent.
Son livre « Stadiums of war » décrit précieusement l’histoire d’un football en suspend. NOFC l’a rencontré à l’occasion de son lancement.
Visiter des stades de football fait partie de ma vie depuis longtemps. Même avant l’invasion à grande échelle, cela faisait plus de 20 ans que je parcourais l’Ukraine à la recherche de stades intéressants et de matchs de football. Lorsque l’invasion à grande échelle a commencé, je me suis donc naturellement intéressé à la manière dont la guerre transformait ces lieux.
À l’été 2022, j’ai commencé à visiter des stades endommagés par les bombardements russes. Au départ, je voulais simplement voir comment les stades eux-mêmes, mais aussi les villes qui les entouraient, avaient changé. Ce n’est que plus tard que j’ai compris à quel point il était important de documenter de manière systématique ce qui arrivait aux stades de football ukrainiens pendant la guerre.
À l’automne 2024, j’ai commencé à partager plus activement ce travail sur les réseaux sociaux. Je voulais non seulement documenter ces lieux, mais aussi faire découvrir à ceux qui vivent en dehors de l’Ukraine le football ukrainien, son histoire, sa culture et la manière dont la guerre a transformé les lieux du football à travers le pays.

C’est particulier de se retrouver sur du béton, au milieu de sièges en plastique cassés face à une pelouse jaunie marquée par les impacts d’obus.
Ostap Sip
Avant tout, il faut se demander s’il est même possible d’atteindre le stade. Plus on se dirige vers le sud-est de l’Ukraine, plus la situation sécuritaire devient compliquée. Des combats sont toujours en cours dans certaines régions, tandis que les territoires temporairement occupés restent inaccessibles. Il y a donc des endroits où je ne peux tout simplement pas me rendre, même avec un appareil photo.
Mais lorsque j’arrive à atteindre un stade, il est important pour moi d’en ressentir l’atmosphère, même lorsqu’il est vide. La sensation est souvent très étrange. C’est particulier de se retrouver sur du béton, au milieu de sièges en plastique cassés et de morceaux de verre dans les tribunes, face à une pelouse jaunie marquée par les impacts d’obus. Il n’y a pas si longtemps, des matchs de football s’y jouaient encore et les tribunes étaient pleines.
J’essaie généralement de photographier ce que je vois, mais je prends aussi des notes sur mes propres émotions et impressions. Pour moi, il est important de documenter non seulement l’état d’un stade, mais aussi ce que l’on ressent lorsqu’on s’y trouve.
Elle est très importante pour moi. Je n’ai jamais considéré un stade comme un simple endroit où se joue un match de football. J’ai toujours été intéressé par les stades eux-mêmes, leur architecture, leur emplacement, leur histoire, leurs détails, mais aussi leur atmosphère et leur lien avec la ville et les personnes qui les fréquentent.
C’est probablement pour cela que je peux prendre autant de plaisir à visiter un stade même lorsqu’il n’y a pas de match. Le portail d’entrée, les anciennes tribunes, les sièges, les pylônes d’éclairage, les clôtures, le tableau d’affichage : tous ces éléments racontent leur propre histoire.
Après le passage de la guerre dans ces stades, cette dimension esthétique n’a pas disparu, mais son contexte a changé. Désormais, à l’architecture et à l’atmosphère s’ajoutent les traces de destruction, les débris, les vitres brisées et les impacts d’obus. Ce contraste est lui aussi devenu une partie de mon travail.

La guerre a moins changé ma manière de photographier les stades que la raison pour laquelle je les photographie. Avant, je photographiais les lieux de football que je trouvais intéressants, leur architecture, leur atmosphère et leurs détails. Aujourd’hui, la photographie est aussi devenue une manière de conserver une trace de ce qui arrive à ces endroits.
Certains stades ne seront jamais reconstruits : ils ont disparu pour toujours. D’autres pourront être reconstruits ou transformés, mais on peut se demander si leur caractère d’origine survivra. Cela rend d’autant plus important le fait de les documenter tels qu’ils sont aujourd’hui.
Cette approche a progressivement transformé la photographie en un travail de recherche. Il est devenu important pour moi de ne pas seulement montrer ce qui est arrivé à un stade, mais aussi d’en recueillir l’histoire et de préserver autant de témoignages que possible.
Plus on se rapproche de la Russie, plus les destructions sont importantes.
Ostap Sip
Les stades racontent beaucoup de choses sur les villes dans lesquelles ils se trouvent. Ce ne sont pas seulement des équipements sportifs, mais des lieux liés aux souvenirs de plusieurs générations.
Les gens s’y retrouvaient, y passaient leur temps libre, soutenaient leurs équipes et célébraient leurs victoires. À travers l’histoire d’un stade, on peut apprendre beaucoup de choses sur l’histoire de la ville elle-même.
La guerre a ajouté une nouvelle dimension à tout cela. Lorsque l’on regarde une carte des stades endommagés, on constate que les villes de l’est et du sud de l’Ukraine, plus proches de la ligne de front ou de la frontière russe, ont été particulièrement touchées. Il y a une certaine symbolique là-dedans : plus on se rapproche de la Russie, plus les destructions sont importantes.
Aujourd’hui, ces stades sont donc bien plus qu’une simple partie de l’histoire du football ukrainien. Ils sont les témoins de la manière dont l’Ukraine, ses villes et ses habitants ont changé, mais aussi les témoins de ce que la guerre cherche à détruire.
L’idée d’un livre n’est pas venue immédiatement. Au départ, je photographiais simplement les stades et rassemblais du matériel. Puis j’ai commencé à partager sur les réseaux sociaux les histoires qui se cachaient derrière ces lieux. Mais progressivement, j’ai compris que cela ne suffisait pas pour un projet de cette nature. Je pense que ce type de témoignage doit être conservé sur papier.
Internet évolue très rapidement : les photos et les textes apparaissent, se transforment, puis finissent par se perdre au milieu de quantités énormes de nouveaux contenus. Un livre, à l’inverse, peut rester pendant des décennies comme un document physique de cette histoire.
Je voulais donc faire davantage qu’un simple livre de photographies. Je voulais qu’il possède une valeur artistique, documentaire et historique.
J’avais déjà publié des livres auparavant, donc je savais comment le processus fonctionnait. Cette expérience m’a également donné la confiance nécessaire pour transformer plusieurs années de travail sur Stadioners en un véritable projet éditorial.


Probablement le stade Yurii Haharin, à Chernihiv. Avant l’invasion à grande échelle, j’y avais assisté plusieurs fois à des matchs de football. C’était donc un stade que je connaissais bien. C’est également le premier stade que j’ai visité après le début de la guerre à grande échelle, à l’été 2022.
Voir un lieu dont je gardais un souvenir complètement différent, désormais endommagé et vide, a été une expérience très forte.
J’y suis retourné plusieurs fois par la suite. C’est peut-être pour cela que ce stade a une signification particulière pour moi : je l’ai vu avant la guerre, après les destructions, puis à nouveau plus tard, en observant la manière dont il continuait à évoluer.

Même pendant la guerre, les gens continuent d’aller au stade
Ostap Sip
Le football ukrainien a commencé à changer profondément dès 2014, lorsque la Russie a déclenché sa guerre contre l’Ukraine. En 2022, celle-ci s’est transformée en invasion à grande échelle.
Un moment important a notamment été la trêve entre les groupes de supporters de différents clubs. Des années de rivalité entre supporters sont alors passées au second plan, et le football est devenu l’un des espaces où les gens se sont unis face à une menace commune.
Depuis, le football ukrainien a perdu de nombreux clubs, stades et communautés footballistiques entières. Des dizaines de stades ne peuvent plus accueillir de matchs, certaines villes et certains territoires sont occupés ou ont été détruits, et des centaines de milliers de personnes ont perdu la possibilité de soutenir leur équipe dans son stade.
Pour autant, le football continue d’exister. Des matchs sont toujours disputés pendant la guerre, mais dans le respect de règles de sécurité strictes, qui varient selon les régions et les infrastructures disponibles dans chaque stade.
J’aimerais que les gens en dehors de l’Ukraine comprennent que le football ukrainien n’est pas seulement un sport. Il fait partie de la vie quotidienne, de la culture urbaine et de la mémoire des gens. Même pendant la guerre, les gens continuent d’aller au stade, de soutenir leurs équipes et de trouver des émotions positives à travers le football.
Cette capacité à préserver une forme de normalité dans des circonstances extraordinaires est peut-être l’une des caractéristiques les plus importantes de la culture footballistique ukrainienne.

Auteur : Ostap Sip
Année de publication : 2026
Format : A4
Nombre de pages : 212 pages
Reliure : rigide
Impression : couleur, papier couché brillant
Langues : ukrainien et anglais
Prix : 30 €