
Issue
N°16
Dans les yeux d'Ali
On a rencontré l'incroyable artiste libanais Official Bagface .

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N°16
On a rencontré l'incroyable artiste libanais Official Bagface .
Ali ne se contente pas de dessiner le football. Il creuse profondément dans sa culture. De Liverpool à Baggio, l’artiste libanais connu sous le nom d’Official Bagface fait du football un terrain de recherche, d’obsession et d’excès visuel.
On a rencontré l’un des artistes football les plus cool de ces dernières années. Un regard singulier, loin des habituels épicentres européens et sud-américains.
Je dessine depuis aussi longtemps que je me souvienne. J’ai toujours été passionné par l’art sous toutes ses formes, mais je n’ai commencé à prendre ça vraiment au sérieux que pendant la pandémie. Comme tout le monde, je me suis retrouvé coincé chez moi avec beaucoup de temps libre. J’ai donc acheté une tablette graphique et commencé à m’y consacrer davantage. Je cherchais activement à comprendre les fondamentaux et à progresser, plutôt que de simplement improviser comme je le faisais avant.
Quelques années plus tard, j’ai réussi à me constituer une petite communauté et je peux aujourd’hui vivre de ce que j’aime.

Je pense que lorsqu’on est créatif, quel que soit le domaine, on aime tous exprimer nos plus grandes passions à travers notre art. Pour moi, ce n’est pas différent. Je suis obsédé par ce sport, donc naturellement, quand j’ai envie de créer quelque chose, neuf fois sur dix c’est lié au football et six fois sur neuf, à Liverpool haha.
J’essaie avant tout d’y apporter ma propre vision, en utilisant mon style de dessin, mais aussi en puisant dans les milliers d’années d’art que nous avons à notre disposition en 2026. Je mélange des éléments issus de différentes époques, de différents mouvements artistiques, etc. Et surtout, j’accorde à chaque pièce le temps et les recherches qu’elle mérite.
Imaginons que je crée une œuvre autour d’un joueur espagnol qui évolue à la Fiorentina. La première chose que je vais faire, c’est passer des heures à chercher différentes œuvres d’art liées aux deux régions : peintures, sculptures, architecture, textiles… J’utilise tout ça lorsque je conçois un poster.
Par exemple, l'affiche de Ligue des champions que j’ai réalisé il y a quelques mois est remplie de références à différents aspects de l’art et de la culture hongroise, puisque Budapest était la ville hôte. Tous ces éléments sont ensuite mélangés, associés et mis en page d’une manière qui m’est propre. Je pense que c’est ça, avec mon style de dessin, qui différencie mon travail autour du football des images qui existent déjà.










Ça dépend vraiment de ce que je ressens sur le moment et de ce que j’ai envie de créer. Comme j’ai un TDAH léger, je cherche constamment à explorer différentes façons de créer, parce que je m’ennuie trop facilement si je me contente de faire le même type de travail encore et encore à un haut niveau.
Et il n’y a aucune honte à ça. J’envie vraiment les gens qui en sont capables, mais moi, je n’y arrive tout simplement pas. L’avantage, c’est qu’au fil des années, j’ai appris à utiliser beaucoup de logiciels. Comme tu le dis, ça me permet donc de passer d’un médium à l’autre quand j’en ai envie.
Quand je veux créer quelque chose de nouveau, je me demande simplement quel médium correspondrait le mieux à cette pièce. Par exemple, il y a environ un an et demi, lorsque Liverpool a été éliminé par le PSG en Ligue des champions aux tirs au but, je voulais créer quelque chose autour de la pression ressentie lorsqu’on s’avance pour tirer un penalty, et de l’agonie de le rater.
La première personne qui m’est venue à l’esprit était évidemment Baggio. Pour montrer à quel point cette longue marche du rond central jusqu’au point de penalty peut être éprouvante et douloureuse, j’ai pensé que le meilleur moyen de l’exprimer était de créer une animation d’une minute montrant Baggio marcher, placer le ballon, transpirer, prendre une grande inspiration, le tout avec le bruit assourdissant des supporters en arrière-plan.
Je pourrais évidemment transmettre ces émotions avec une peinture ou un affiche. Mais je me suis posé cette question : quel médium permettrait à cette pièce d’atteindre son plein potentiel ? Pour celle-ci, la réponse était l’animation, du moins à mon avis.
J’adore remplir chaque petit pixel de la surface avec quelque chose. Je suis un maximaliste dans l’âme.
Ali
Il y a énormément de talent dans le fait de réussir à créer quelque chose de très propre, avec un fond simple et épuré. J’ai beaucoup de respect pour les artistes qui arrivent à obtenir ce résultat, mais ce n’est tout simplement pas moi haha.
J’adore ajouter du grain, de la rugosité et des imperfections à mes œuvres, quelque chose qui leur donne un aspect plus analogique que numérique. Et je ne peux jamais me contenter d’un fond uni. J’adore remplir chaque petit pixel de la surface avec quelque chose : des éléments secondaires, des motifs inspirés de textiles, ou simplement tout ce qui, selon moi, peut encore améliorer la pièce, même légèrement. Je suis un maximaliste dans l’âme.


À l’ère de l’AI slop, des artistes comme moi se distinguent par le cœur et l’âme qu'ils mettent dans leur travail
Ali
Avant tout, j’espère qu’elles leur feront ressentir quelque chose. Qu’elles leur rappelleront une histoire qu’ils aiment, un joueur, un moment, un titre remporté… Quel que soit le sujet de l’œuvre, j’espère qu’elle fera ressurgir un souvenir chez celui qui la regarde.
J’espère aussi qu’ils percevront tout l’amour et le travail que j’y mets. Surtout à l’ère de l’AI slop, où certains cherchent à prendre des raccourcis plutôt qu’à fournir le travail nécessaire pour atteindre un haut niveau. Dans cette époque, des artistes comme moi se distinguent par la quantité de cœur et d’âme que nous mettons dans notre travail, et j’espère que cela se ressent auprès du public.
D’une certaine manière, oui. Le fait de venir d’un pays où le football étranger de haut niveau est très populaire, alors que le football local est divisé par le communautarisme et la corruption, me donne forcément une perspective différente sur le football et sur la manière dont je le consomme.
Je ne regarde pas les matchs du championnat local à cause de cette dimension communautaire. Je ne vais donc pas au stade chaque semaine et ne fais pas partie de cette communauté de supporters réunis autour de l’amour d’un club et d’un objectif commun. Et c’est vraiment dommage.
Je suis quelqu’un de très fier de ses origines et j’aimerais voir le football se développer dans mon pays, franchir un cap. Par exemple, j’aimerais que les joueurs de l’équipe nationale n’aient plus besoin d’avoir deux jobs à côté pour joindre les deux bouts. Mais bon, le Liban a aujourd’hui des problèmes bien plus urgents à régler avant de pouvoir se concentrer sur le football.
Donc oui, je pense que ma vision du sport peut être différente de celle des autres. Mais les raisons fondamentales pour lesquelles nous aimons tous ce jeu -et parfois le détestons- sont universelles. Sur ce point, je suis simplement comme n’importe quel autre fan de football.

Instagram : @officialbagface
https://alialchall.framer.website/